Je n'avais pourtant pas envie d'y aller aujourd'hui, partir bosser, enfin bosser, ça en fera rire sûrement certaines et certains. Disons plutôt tenir compagnie à son patron en croyant être utile tout en vérifiant si l'horloge tourne encore normalement, surtout que cette dernière a cruellement sept minutes de retard sur l'heure officielle, mais bon, après tout, sept minutes, qu'est ce que c'est ? Ce n'est que 420 secondes, compter jusqu'à 420 peut paraître long comme ça mais c'est en fait assez rapide. Pour en revenir au but propre de mes tâches, je pourrais me proclamer aisément homme de compagnie, ou comment être là sans rien faire afin que son patron se sente moins seul et quand il est absent, je deviens homme à tout faire, répondre au téléphone, encaisser les loyers, veiller à ce que tout tourne rond, donc, en résumer, rien faire car en général, quand il est absent, rien ne se passe, à croire que tout tourne autours de lui. Et moi, j'attends, j'ai bien deux, trois appels, deux, trois visites, mais le reste du temps, j'attends, attendre quoi ? Attendre de partir. Mais le plus étrange c'est que j'estime ne rien faire alors que je fais beaucoup pour ce gérant de ce petit Hôtel. Pourquoi ? Parce qu'il a trouvé en moi quelqu'un de confiant, polyvalent et soigneux. Il peut partir tranquille, il sait qu'il n'aura pas à s'inquiéter de ce qui peut se passer en son absence car je suis là. Si un jour j'aurai cru pouvoir être autant indispensable pour quelqu'un, j'aurai peut être un peu plus confiance en moi. Etre payé pour que celui qui a passé plus de vingt ans à s'occuper de son projet puisse vaquer à des impératifs sans se soucier que l'aboutissement de pratiquement toute une vie soit entres de mauvaises mains. On peut considérer que j'ai un boulot de planqué, je le pense aussi, mais il est finalement très important pour celui qui nous fait confiance, à tel point que j'en ai la clef de la loge, ai accès à tous les loyers, à tous les dossiers importants, à tout qui pourrait, placé entres de mauvaises mains, couler l'établissement en sa totalité. Avouez qu'en voyant cette chose sous cet angle, cela prend une tout autre dimension.
Pour parler un peu plus longuement de ce lieu occupant quatre à six heures de mes journées en moyenne, imaginez un petit immeuble hôtelier, une cinquantaine de chambres, le tout baigné dans une atmosphère entre le rustique et le délabré mais respirant la propreté et l'entretien. Je ne vous parle même pas de la loge qui pourrait brûler en à peine une dizaine de minutes tellement les dossiers et papiers sont nombreux. Pour vous dire, on voit rarement la surface du bureau. C'est ici que je passe mon temps, dans cette loge composé de quatre ordinateurs et d'innombrables dossiers et autres classeurs. Quand on est pas habitué, ça fait peur, disons que l'Hôtel n'inspire pas à première vue confiance. Au-delà de l'aspect un peu particulier du lieu, il y a les locataires qui sont tous aussi étranges et spéciaux les uns que les autres. Même le gérant ressemble plus à un illuminé encyclopédique qu'à un responsable d'Hôtel. Je ne sais pas si vous connaissez le film « Hôtel Paradisio », un bon film anglais hilarant, je vous le conseille vivement d'ailleurs si vous voulez passer un bon moment de rigolade, mais quand on y pense, l'Hôtel dans lequel je travaille y ressemble un peu. La plupart son déjantés, fous, étranges, dangereux, enfin tous ayant une personnalité particulière faisant la richesse de l'établissement. Entre une locataire de 20 ans qui colle un procès à l'Hôtel pour violation de domicile alors que c'est une chambre, un père et son fils qui ne sortent jamais et jouant sans cesse aux fameuses chaînes de lettres et de coups de téléphones, vous savez le genre de système à con où le prix de l'appel est surtaxé afin d'être sélectionné et se trouver en haut d'une pyramide pour gagner le plus d'argent possible. Et encore, ils paraissent normaux à côté des polonais ne parlant pas un mot français, qui sourient tout le temps, qui disent oui à tout étant donné qu'ils comprennent rien et répétant la même chose que nous pour espérer rester dans la conversation. Je dois dire qu'eux, on peut leur dire n'importe quoi, ils diront oui. Sans oublier l'ambulancier opportuniste qui est d'accord avec tout le monde pour ne pas se mouiller, un faux cul de première qui prend parti pour le plus offrant quand ça l'arrange. Enfin, je pourrais vous faire toutes les chambres comme cela mais j'aimerai ne pas vous prendre trop de temps, déjà que vous lisez cet article, et si vous lisez ces mots, c'est que j'ai réussi à vous intéresser un minimum :p Alors où j'en étais, ah oui, les locataires de cet Hôtel de fous, car oui, c'est ce que je me suis dis les premières semaines, tous des dingues, mais des dingues auxquels on s'attache très vite et ils paraissent finalement pas si fous que ça mais simplement humains dans un monde de fous. (Enfin certains le sont vraiment, quand on sait que certains laissent leurs robinets ouverts provoquant des dégâts des eaux, faut pas être une lumière quand même, surtout quand c'est répété.) Finalement, même si par moment, je n'ai pas envie d'y aller, je reconnais bien m'y sentir quand j'y suis.
On ne s'ennuie jamais, quand c'est pas les locataires qui mettent de l'ambiance avec des histoires plus étranges les unes que les autres, c'est mon patron qui s'y met, et quel numéro celui là aussi. D'ailleurs, je l'aurai plus vu professeur dans une prestigieuse université, je n'aurai jamais cru qu'on pouvait savoir autant de choses et avoir une mémoire si précise. Vraiment bluffant et le fait qu'il aime la philosophie tout comme moi, a du être le déclencheur de ma fonction d'homme de compagnie :p On en a eu des conversations sur divers sujets, le temps passent vite dans ces moments là, peut être dans ces seuls moments d'ailleurs car 60 secondes, quand on sait qu'il nous reste encore trois heures à tirer, c'est pas comme les 420 secondes, ça paraît une éternité.
Cela étant dit, je n'avais donc pas envie d'y aller, peut être parce que finir à 21h un vendredi soir me donne l'impression d'empiéter sur le Week End. Arrivé à 17h, ce que je redoutais était bien réel, je n'avais encore strictement rien à faire. Les quatre prochaines heures allaient encore être interminable. Mon patron étant absent, je finis par me connecter à internet et c'est à ce moment là que je surpris une conversation entre la femme de mon patron et une locataire. Elles parlaient des dons du corps et des dons d'organes... Quel beau sujet de conversation quand on entend la locataire dire qu'elle aimerait bien se claquer car elle en avait marre. Je continuais de faire comme si je n'entendais rien alors qu'elles débattaient sur le fait qu'avec l'âge, il était bon de se préoccuper de ce genre de choses. C'est à ce moment qu'on prend conscience que la vie peut être très courte, que la vieillesse peut faire peur enfin pleins de pensées très bénéfiques pour débuter ses heures de « travail » Elles prenaient ça à la rigolade, la locataire affirmait qu'elle était très sérieuse, que le suicide la tentait beaucoup... Comment peut on en venir à penser à ce genre de choses. La vie n'est donc pas si précieuse pour la raccourcir encore plus. Ayant eu de biens belles dépressions par le passé, je n'ai jamais pensé à ce genre de facilité pour échapper aux problèmes qui nous rongent et nous détruisent petit à petit. L'Optimisme à vraiment du bon, la vie paraît belle en toute circonstance, être le meilleur dans le pire, voilà ce que je me suis donné comme fils conducteur. Ne jamais baisser les bras, quand on veut quelque chose, on fini par l'avoir, suffit de laisser le temps au temps et accepter que tout s'arrange si on le veut vraiment. Enfin, quelqu'un pensant au suicide avec une telle conviction est aussi bien surprenant qu'inquiétant.
C'est avec difficulté que l'aiguille des minutes m'indiqua ma première heure d'écouler. Entre temps, j'avais eu le droit à un semblant de travail, un travail dérisoire mais indispensable à mon patron, il en était heureux, c'était le principal. En attendant, la deuxième heure semblait ne pas vouloir se terminer, plongé dans mes pensées, je voyais les allers et venues des locataires, des bonsoirs amicaux et des sourires, un quotidien répétitif mais toujours aussi agréable. La venue d'un locataire ayant des soucis mentaux (De vrais soucis malheureusement), un grand sourire aux lèvres, coupa mon ennui le temps de quelques minutes. « Petit jeune » il s'amusait à m'appeler, pour une fois qu'on reconnaissait que je n'étais pas si vieux que cela finalement avec mes 21 ans. A chaque fois qu'il me voyait, il me disait tout le temps la même chose, exactement la même phrase, depuis près d'un mois. « Tu travailles tout seul aujourd'hui, il y a pas les filles, t'es triste hein », tout ça car j'ai travaillé un soir en compagnie d'une femme et de sa fille pendant une heure. Beaucoup pourrait se moquer de lui, mais au-delà de tout cela, c'était de loin l'une des personnes les plus sympathiques et les plus serviables de cet Hôtel. L'handicap en rire beaucoup, mais ce sont ceux qui se moquent qui sont les vrais malades mentaux, ceux qui blessent gratuitement sans se soucier du mal qu'ils peuvent faire à travers un regard méprisant ou une parole déplacée. J'ai toujours plaisir à le voir, il était l'un des seuls à être « normal » au sein de l'établissement.
La deuxième heure passa aussi lentement que la première, les deux prochaines heures en seraient donc encore plus éprouvantes. Pourtant, la troisième heure passa très vite. Une jeune locataire soucieuse d'un devoir d'histoire qu'elle n'avait pas compris, entra dans la loge afin de demander de l'aide à mon patron. Ce dernier, malgré une vingtaine de minutes à traiter d'un sujet qu'il connaissait peu, fini par nous passionner par son savoir. La Guerre Froide et l'URSS, sujet peu passionnant à la base mais ayant assez de contenus pour entretenir une conversation. Et c'est alors, qu'on se tourna vers moi pour me demander, à moi, de l'aide. Alors attendez, je vous arrête là. Me demander de l'aide alors que c'est toujours moi qui en demandait en cours, j'avais l'impression de vivre dans un monde parallèle. Et pourtant, c'est là que je me suis rendu compte que mon Baccalauréat Scientifique et mon 14 en Histoire Géographie à l'épreuve écrite allaient enfin me servir.
Pendant près de 45 minutes, voilà que j'étais devenu professeur d'Histoire, ressortant tous les souvenirs que j'avais gardé sur le sujet, la jeune fille m'écoutait, s'intéressait à ce que je disais, me demandait même des explications complémentaires. Comme je vous le disais, pour quelqu'un qui n'a pas confiance en soi, ça surprend :p En attendant, je me suis senti utile, et c'est quand elle m'a dit qu'elle me remerciait beaucoup que j'ai compris que je n'étais finalement pas si con que ça. Je me doute que ça peut paraître idiot comme réaction mais quand vous êtes persuadé que vous ne servez pas à grand-chose, ça fait grandement plaisir et ça aide à se dire qu'on est dans l'erreur, car je sais que je suis dans l'erreur, je sais que je compte beaucoup pour certaines personnes, mais cela ne m'empêche pas de douter de moi car oui, je doute trop de moi, tellement que je finis par douter des autres alors que je devrais pas, ça peut même blesser les autres de douter d'eux alors qu'il ne faut pas. Je suis vraiment désolé, il ne faut pas m'en vouloir, j'ai tellement peur qu'on ne soit pas sincère avec moi, peur d'être de nouveau prit pour un con, que j'en finis par douter de personnes vraiment fantastiques, tellement différentes et tellement charmantes que je ne peux concevoir qu'elles soient sincères avec moi. Mais avec le temps, je me rends compte de mon erreur, je me sens con d'avoir pu douter de ces dernières. Je me dis qu'avec le temps, ce doute que j'alimente perpétuellement finira par disparaître. Avoir confiance en soi permet d'avoir confiance aux autres, c'est logique et c'est sûrement de là que vient mon soucis.
La dernière heure passa étrangement vite, j'étais seul dans la loge, de nouveau plongé dans mes pensées, je repensais au rêve que je faisais sans cesse la nuit, plus d'un an que je n'étais plus avec toi et tu étais toujours dans mes rêves, j'aimerai tellement que tu disparaisses de ces derniers même si être à tes côtés la nuit compensait le fait que tu ne sois plus là le jour. Pourtant, bien qu'ayant fait le deuil de tout ça, même si je me suis fais à l'idée que tu étais avec quelqu'un d'autre, j'aimerai ne plus faire de tels rêves qui me réservent encore de biens mauvais réveils. Le fait que ces rêves soient encore présents ne m'empêche pas de vouloir aller de l'avant mais j'aimerai tant ne plus les faire.
21 heures, il était enfin temps de partir. Cet hôtel, j'avais appris à l'apprécier, j'avais appris à apprécier ses occupants, je m'y sentais bien, j'aimerai y rester mais je sais pourtant qu'il me permettra jamais de réaliser mes rêves. Travailler ici ne me dérangeais finalement pas, mais je sais pertinemment qu'il m'empêcherai de vouloir vivre au Canada ou en bord de mer, avoir une bonne vieille Dodge Charger noire de 1968 ou encore un bon gros Pickup américain pour faire de belles et grandes virées où je voudrais en compagnie de la femme que j'aime, enfin tous ces rêves que j'aimerai un jour réaliser. Enfin, tout cela vient avec le temps et en tant qu'optimiste devant l'éternel, je ne me fais pas de soucis pour ça.
De retour chez moi, je me retrouve devant cette page blanche et voilà où j'en suis, je me demande en ce moment même si quelqu'un lira cet article jusqu'au bout, peut être pas, je ne sais pas, mais en tout cas, écrire est toujours le meilleur moyen de se sentir bien ^^